1-senatLa liberté des modernes, conçue comme une déclaration des droits de l’Homme vis-à-vis du pouvoir absolu et arbitraire des monarques s’est définie principalement comme une liberté négative : la garantie de ne pas être arrêté et emprisonné arbitrairement, de ne pas être inquiété ou persécuté par l’Etat en raison de ses opinions ou de sa religion, comme cela fut le cas en Europe, en France en particulier, au 16 ème et au 17 ème siècles[1]. Pour Locke d’ailleurs l’exigence du respect de la propriété privée, fondement du libéralisme économique, découle de la liberté religieuse, qui implique d’être maître chez soi.

Cette liberté des modernes peut être identifiée, selon Catherine Audard, à « une libération à l’égard du ‘politique’ »[2]. C’est la liberté des « libéraux », la « liberté privée », de vaquer à ses propres affaires, diriger sa famille, « cultiver son jardin », bref la liberté de poursuivre son bonheur à ses propres risques sans en être empêché par la puissance publique, ou les autres de manière plus générale. L’idéal politique de ce qui fut le « Nouveau Monde ».[3]

Elle s’oppose, dit Benjamin Constant, à la liberté des anciens, qui « se composait plutôt de la participation active au pouvoir collectif que de la jouissance paisible de l’indépendance individuelle »[4].

Cette opposition cerne précisément le problème clé de notre temps : en poussant trop loin la liberté de vivre chacun à sa guise, les citoyens que nous sommes sont en train de « désagréger » la cité qui en a posé les fondements.

« Chaque individu occupé de ses spéculations, de ses entreprises, des jouissances qu’il obtient ou qu’il espère, ne veut en être détourné que momentanément et le moins qu’il est possible ». Pour cela, il délègue le pouvoir à ses « représentants », qui se sont dès le début des démocraties parlementaires émancipés de leurs mandants par le refus du « mandat impératif ». Et voilà comment le peuple souverain, à peine rétabli dans son droit de cité par les Révolutions politiques, s’est laissé confisqué le pouvoir. En véritable roi fainéant, il a vite oublié que ses ministres étaient ses serviteurs. Et ceux-ci le lui rendent bien[5].

Quoi d’étonnant dès lors que cette liberté de gouverner sans limite et mal contrôlée, laissée aux mains d’hommes plus avides d’obtenir le pouvoir et de le garder que soucieux d’en bien user, finisse par déposséder, dans maints domaines, de leur liberté d’action ces nouveaux « sujets » qui ont laissé la bride sur le cou de leurs mandataires et du « monstre froid » bureaucratique qui poursuit inlassablement son œuvre tentaculaire [6].

Le grignotage des droits et libertés personnelles lié à la négligence citoyenne et à la confiscation du pouvoir par des minorités incontrôlées n’est réversible que si ceux-ci parviennent à réveiller en eux la liberté des anciens, c’est-à-dire l’exercice jaloux par le citoyen de ses droits politiques, le droit de faire marche arrière, le droit d’initiative et le droit de regard sur l’action de ses préposés. Sans ce «retour aux sources », pas de démocratie adulte possible dans les Cités modernes, ces grands Etats où les citoyens se laissent mener par le bout du nez en échange de miettes, ou ont au contraire jeté l’éponge devant le spectacle de la corruption pour se réfugier dans une sorte de dissidence intérieure où se murent leur impuissance et leur ressentiment.

Chacun doit aujourd’hui trancher entre la tendance centrifuge à se réfugier dans ses paradis secrets et la conviction croissante que, s’il ne se mêle pas lui-même des affaires de la cité, les choses iront de mal en pis. Si je veux résister aux effets autodestructeurs de la liberté des modernes, je dois prendre ma part du tribut de la participation active au pouvoir collectif. Chacun est appelé à une espèce de conversion mentale : la décision de renoncer au renoncement, de prendre son sort collectif en main. A se responsabiliser.

Cette responsabilisation peut prendre divers chemins : elle débute par la vie professionnelle où l’on peut décider d’être plus entreprenant en interne comme en externe et en créant le même mouvement autour de soi ; par son engagement dans la vie de la Cité à tous les niveaux et sous toutes ses formes, associatives notamment (la démocratie participative) ; par une pratique, ou une exigence, de démocratie directe au niveau local et national (droit au référendum d’initiative populaire sur le modèle Suisse) ; et, lors des élections, par l’extension de la pratique de la libre investiture[7], en dehors des partis politiques historiques dont les querelles stériles renforcent le statu quo, de candidats sans étiquette choisis et promus par les électeurs pour leur compétence et leur expérience, leur honnêteté et leur volonté de se mettre temporairement au service de leurs concitoyens.

 

Bernard Cherlonneix Président de l’Institut pour le Renouveau Démocratique[8]

 

[1] Les articles 7 à 11 et 17 de la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 illustrent bien cette liberté négative.

[2] Voir « Qu’est-ce que le libéralisme ? Ethique, politique, société » Gallimard, 2009, le grand livre contemporain savant sur le libéralisme.

[3] On ne peut sur ce point que renvoyer à l’incomparable « De la Démocratie en Amérique » d’Alexis de Tocqueville.

[4] « De la liberté des modernes comparée à celle des anciens », Discours à l’Athénée royal de Paris, 1819.

[5] On pourrait en effet croire, à entendre la manière dont le « simple citoyen » dans nos villes et nos campagnes s’adresse à « Monsieur le Ministre » ou à « Monsieur le Sénateur », que la Révolution est devant nous.

[6] Voir « Le labyrinthe, compliquer pour régner » de Jacques Bichot, Les Belles Lettres, 2015. Et « L’Etat prédateur » de James Galbraith, Seuil, 2009.

[7] En propageant le modèle de Montpellier en France ou de Cologne en Allemagne.

[8] Voir le site www.iprd.fr.